Anecdotes

Les anecdotes de tournage

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Confidences de fin tournage

France, 22 novembre 2015

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« Ça y est, c’est fini ?
– Je crois bien, c’est ce qu’ils avaient l’air de dire tout à l’heure, ils avaient l’air ému.
– Youhou !! Champagne ! On fait une petite fête dans le sac à dos pour fêter ça ??
– Carrément ! Je suis tellement content que ça s’arrête ! J’en pouvais plus ! Dix mois qu’ils nous harcelaient tous les jours, à nous surexploiter, j’étais à deux doigts de me mettre en panne, de refuser de m’allumer, ou un truc comme ça.
– Tu l’as dit ! Moi au départ, j’avais été expédié dans un petit magasin de photo à Genève, en Suisse. Je me suis dit ‘‘cool, je vais être acheté par une petite vieille, elle m’utilisera le week-end pour aller faire une photo du lac, une photo d’un canard, et je pourrai retourner dormir tranquillement dans ma boîte le reste de la semaine.’’ Tu parles… Dix mois à filmer, filmer, prendre des photos, filmer, prendre des photos, filmer, quasi non stop…
– Et dans des sacrées conditions sacrément difficiles ! »
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« Ah ça… On a grillé sous le soleil pendant des heures au Chili, cuit à l’étouffée sous la chaleur et l’humidité tropicales de la forêt amazonienne…
– À ce moment là, j’ai cru qu’ils faisaient un documentaire sur les saunas.
– Et l’altitude ! Combien d’heures de montage à plus de 3.500 mètres ils m’ont imposé ? À La Paz, quasiment 4.000 m, j’ai cru que mes disques durs allaient mourir asphyxiés…
– Après on a à nouveau grillé sous le soleil d’été du Costa Rica…
– Oui ! Filmer des heures, en plein été, sur la côte… Une honte, c’est une atteinte aux droits fondamentaux du matériel vidéo.
– Et du matériel de prise de son ! On était là aussi nous !
– Et puis d’un coup je ne sais pas ce qui leur a pris, on s’est retrouvé en Alaska, à se les cailler sévère toute la journée, pendant des semaines.
– Moi j’ai gelé ! Vous vous rappelez ? Ils m’ont laissé 1h30 dehors, en pleine nuit, il y avait du givre sur mon objectif ! Tout ça pour faire un time-lapse d’étoiles qui bougent sur fond d’aurores boréales… C’est tellement kitch.01-02 ok

– Et sans parler de ça, ça a été quand même sacrément des guignols par moments. Vous vous rappelez de leur première interview ? Dans la communauté Mapuche ? Ils nous avaient oubliés dans un sac ! Nous, les câbles des micros. Quand je les ai vu partir, en vous emmenant tous sauf nous, je me suis dit ‘‘Mais ils vont où ces cons ? Ils espèrent faire comment leur interview sans nous ?’’. À ce moment là, je me suis dit qu’on était tombé sur une sacrée paire de buses.
– Mais c’est fini ! On est en vacances !
– À la retraite même, qui sait ?!
– Trinquons !
– Trinquons !

– Ben, qu’est-ce qu’il t’arrive ‘‘petit appareil photo’’, tu ne trinques pas ? T’en fais une drôle de tête.
– …
– T’as l’air triste. Hé, c’est fini, tu devrais être content.
– Ben ouais s’il y en a qui devrait être content c’est bien toi, ils t’en ont bien fait baver, à t’appeler tout le temps ‘‘petit appareil photo’’. ‘‘Eh t’as fait la mise au point sur le petit appareil photo ?’’ ‘‘On met quel objectif sur le petit appareil photo ?’’ ‘‘Et le petit appareil photo il est bien cadré?’’ Mon pauvre, j’avais peur que tu développes un complexe d’infériorité à force de te faire appeler comme ça ! Ça me gênait pour toi, surtout qu’ils m’appelaient ‘‘gros appareil photo’’ moi. Mais c’est fini, on rentre à la maison, allez, trinque !
– Non… J’ai pas envie. Pas envie de trinquer, et pas envie de rentrer.
– Hein ?
– Quoi ?
– Comment ça ?
– Franchement les gars, vous me faites bien halluciner, à vous plaindre tous comme si on vous avait forcé à enregistrer une interview de 1h30 d’Edouard Balladur ou si on vous avait embarqués dans la réalisation d’un documentaire de 52 minutes sur les perches à selfies. Vous ne retenez que ça ? Qu’il faisait trop chaud, trop froid, trop humide ?

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On a rencontré un chef Mapuche dans les forêts du sud du Chili. Il nous raconté son histoire, son combat pour préserver ce qu’il reste de sa culture. Il nous a parlé des compagnies minières et forestières qui lorgnent sur le territoire, et de sa détermination à les empêcher de venir raser la forêt et les Ngens, les esprits, qui l’habitent. Vous ne vous en souvenez pas ? On était tous là, assis dans l’herbe, en lisière de forêt. De temps en temps je regardais le Pacifique dérouler tranquillement ses vagues. Il faisait beau, et bon. C’était notre première interview, et ça m’a fait du bien d’écouter le vieil homme.

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Et la Bolivie ? Chez les Mosetenes ? Vous avez oublié les enfants de San Luis Grande et de Gredal, ces minuscules villages perdus à des heures de pirogue au cœur de la forêt amazonienne ? Ils couraient partout dans l’herbe, sans se douter qu’à quelques centaines de kilomètres de chez eux, leurs dirigeants planifient tranquillement la disparition de leur village, et la fin de leur mode de vie. À moins qu’on ne les vire avant pour prospecter le pétrole et le gaz enfouis sous leurs pieds, ils seront bientôt noyés sous des centaines de mètres d’eau, sacrifiés au profit d’un barrage par la fée électricité. Ils ne seront sûrement bientôt plus là. Vous avez eu de la chance de les rencontrer, et vous ne vous en rendez même pas compte.

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Et ces pêcheurs du Costa Rica ? Vous ne vous souvenez pas des pêcheurs artisanaux qui s’organisent et parviennent à repousser au large les bateaux industriels qui pillaient leurs ressources ? Ils voient maintenant revenir dans leurs filets des espèces qui avaient disparu. Ça ne vous a pas donné le sourire ?

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Et l’Alaska ? Vous vous souvenez de l’interview d’Alberta ? Elle nous a raconté sa jeunesse, le mode de vie nomade, les camps de printemps, d’été, d’automne et d’hiver. La vie au rythme de la disponibilité des ressources, au rythme des saisons. L’histoire qu’Alberta nous a racontée, c’est un témoignage précieux. On a eu sacrément de la chance de pouvoir enregistrer tout ça. J’étais un peu triste après cette interview, de me dire que les témoins de cette époque allaient peu à peu s’en aller et qu’avec eux s’évaporeraient les derniers souvenirs d’un mode de vie anéanti. Mais l’interview de Lee, le chef de la tribu, m’a remonté le moral. De l’entendre nous raconter que la tribu s’organise, se bat pour maintenir vivante sa culture et parvient à redresser la tête après avoir été quasiment noyée, ça m’a redonné espoir.

Finalement c’est un peu partout la même histoire. L’arrivée des européens, le vol des terres, l’acculturation forcée, tout ça tout ça. Mais on a vu tous ces gens qui s’organisent, se battent pour conserver leur identité et leur mode de vie, souvent bien plus durable que le mode de vie occidental qu’on leur a imposé. Voilà ce que je retiens. Je ne peux pas comprendre que toi, ‘‘gros appareil photo’’, tu regrettes de ne pas être resté à Genève à faire des photos de canard…

– Mais tu sais, un canard, bien exposé, ça peut faire une photo sympa aussi. Tu t’arranges pour avoir un joli fond, avec deux trois gouttes d’eaux sur les plumes et ça peut être carrément…
– Mais c’est pas vrai, arrête avec tes canards ! Comment tu peux dire ça ? Moi je sens qu’il y aura un avant et un après ces 10 mois. C’est comme si on m’avait ouvert, qu’on m’avait rempli d’émotions, de souvenirs, de connaissances et d’envies. Je me sens plein à craquer d’une énergie que je n’avais pas avant de partir. Je ne peux pas repenser à tout ça sans sentir un flot d’émotions me prendre aux tripes, sans avoir les larmes à la focale. Et toi tu me parles de canards…
– Tu dis ça parce que tu n’aimes pas les canards. Je me rappelle une fois, ils voulaient t’utiliser pour prendre une photo d’un canard qui passait, et t’as fait exprès de ne plus avoir de batterie. Mais si tu étais plus branché canards, tu aurais un ressenti différent sur tout ça et…
– Moi je suis d’accord avec ‘‘petit appareil photo’’ !
– Hein ? Tu vas t’y mettre toi aussi ‘‘50 mm’’ ? Toi non plus tu n’aimes pas les canards ?
– Ce n’est pas une question de canards. J’y repensais dans le sac tout à l’heure, en lisant un article sur le projet de prospections pétrolières de la France dans le Canal du Mozambique. Ça m’a foutu un coup au moral. Puis je me suis rappelé de tous ces gens qu’on a croisés. Et ça m’a fait du bien.01-07ok

Quelque part, ça fait du bien de savoir qu’ils sont là, et qu’en ce moment peut-être, Señora Mela doit être dans sa maison de Huellelhue, cette petite communauté Mapuche de Mapu Lahual, à préparer du pain ou du poisson fraîchement pêché. Je m’imagine qu’il fait beau, et frais, comme quand on y était pour le montage du premier documentaire. La rivière doit couler tranquillement, tout doit être calme.

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Je m’imagine qu’à Gredal, Leoncio et son oncle sont assis à mâcher des feuilles de coca, devant leur maison adossée à cette immense forêt. J’imagine que la nuit tombe doucement et que les bruits de l’Amazonie se répandent autour des quelques maisons en bois, bientôt imités par cette brume qui venait pourrir les time-lapses d’étoiles la nuit.

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Je pense à Jacob, en Alaska. Je l’imagine au petit matin, en train de pêcher. La rivière est translucide. Tout autour, la forêt est jaune et rouge. Le soleil se lève à peine, il va faire beau. Tout est calme. Juste un peu de vent dans les feuilles, et le bruit de la ligne qui fend l’air avant de retomber dans l’eau.

Repenser à tous ces gens, ça me remonte le moral. Pour moi, ils symbolisent une forme de révolte silencieuse face à un modèle occidental décidément pas hyper respectueux des cultures natives et de leur environnement. Ils nous montrent qu’un chemin existe, en parallèle à l’autoroute sur laquelle on se trouve. Et de savoir ça, ça me donne du courage.

– Ouais c’est vrai, moi aussi je suis d’accord finalement. Et c’est vrai qu’on était bien là-bas. C’était bien ces 10 mois les gars. Je crois que moi aussi, je suis triste que ce soit fini…
– …
– …
– …
– C’est vrai au fond. Peut-être que vous avez raison, que je me serais sacrément ennuyé avec mes canards. Peut-être qu’en fait je suis triste moi aussi et que j’essaie de me rassurer en me disant qu’on peut aussi s’amuser avec des petits trucs du quotidien, comme les canards. Mais vous avez raison. Je crois que le bleu des glaciers, le vert des aurores boréales, les volcans andins, les vagues du Pacifique, la densité de la forêt tropicale, les toucans, les ours, les perroquets, les loutres, les mini-grenouilles, les tapirs, les aigles, et tout le reste, tout ça va me manquer. Vous avez raison, je suis un peu triste…
– …
– …
– …
– Hé, mais, qu’est-ce qui se passe ?? Ça bouge !
– C’est pas vrai ! On est reparti ! On ressort !
– Oh non, c’est pas possible, il fait nuit. Ça, ça sent le time-lapse d’étoiles ! On va encore passer des heures dehors ! De nuit, à se les geler. Ils sont vraiment pénibles !
– Tu vas voir que demain, ils vont encore nous faire griller au soleil ! Franchement, on aurait été vraiment plus tranquille si on était resté à Genève faire des photos de canards ! »

Le sac photo était posé dans l’herbe, le ‘‘gros appareil photo’’, posé sur son trépied, était contre sa volonté reparti pour une session de prise de photos de nuit. Il n’était pas content et continuait de râler, pour qui voulait bien l’entendre. Au fond du sac, le ‘‘petit appareil photo’’ souriait pourtant, car il savait bien qu’au fond, ses collègues partageaient son sentiment. Eux aussi étaient remplis de souvenirs et d’émotions, et eux aussi n’attendaient qu’une chose, de se remettre en route, un jour, quelque part, à la rencontre de ceux qui savent qu’il existe bien des chemins à côté des autoroutes, et que ceux-ci mènent sûrement plus loin.
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Histoire native de l’Alaska

Alaska, 27 octobre 2015

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Le petit quad filait maintenant tous feux éteints, à pleine vitesse. Bien qu’il était impossible de la voir, dans cette obscurité quasi totale, on sentait la foret défiler tout autour. Devant, le deuxième quad, piloté par Lee et sur lequel se trouvait Zoë, avait disparu, avalé par une de ces nuits glacées dont l’Alaska a le secret. Virage à droite, virage à gauche, Jacob ne semblait pas avoir besoin de lumière pour se repérer sur le sentier caillouteux.
« Pourquoi t’as éteint les phares ?
– Hein ?
– JE DISAIS, POURQUOI T’AS ETEINT LES PHARES ON N’Y VOIT RIEN ?
– C’est pour ne pas faire peur aux mooses ! Pour les surprendre plus facilement ! Héhé. »
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Surprendre les mooses ? Ces gros élans ? Avec tout le boucan qu’on fait en roulant à toute vitesse en quad ? Ils seraient terrorisés par les phares, mais par contre, se ficheraient complètement du bruit des moteurs ? Voilà qui me paraissait étrange.
Pourtant, quelques minutes plus tard, nous rejoignions le premier quad arrêté au milieu du sentier. Jumelles en mains, Lee observait la nuit.

« Tu vois un truc ?
– Shttttt ! Ne fais pas de bruit, regarde, juste devant ! »

Effectivement, les deux énormes masses sombres se dégageant à peine de l’obscurité qui les entourait venaient de me confirmer que bruit de moteur assourdissant et mooses sont tout à fait compatibles. Déjà Lee vérifiait son fusil.

« On va attendre un peu que le jour commence à se lever. Dès qu’on y vera plus clair, on passe à l’action. »

À quelques dizaines de mètres devant nous, les mooses, immobiles, étaient paisiblement plongés dans la contemplation de l’aube naissante, sans se douter que cela pourrait bien être la dernière fois.

* * * * *

Quelques semaines plus tôt, nous étions arrivés à Anchorage, principale ville d’Alaska. Une pluie froide nous avait accompagnés jusqu’à Eklutna, petit village coincé entre l’autoroute et la voie ferrée, à quelques trente minutes au Nord-Est d’Anchorage.

Voilà près de deux ans que nous préparons notre tournage sur le Village Natif d’Eklutna. Le ‘‘NVE’’, comme on l’appelle ici, est une ‘‘tribu native’’, reconnue par l’Etat fédéral américain. Elle compte environ 350 membres, des Athabascans, les descendants de ceux qui peuplaient la région avant l’arrivée des colons russes puis américains. Si les membres sont éparpillés un peu partout dans le monde, ils sont encore une poignée à vivre ici, au sein du village.

À peine arrivés, nous voilà dans la voiture de Lee, le chef de la tribu, pour une visite guidée du village et du territoire alentour.

« Vous savez, en fait Eklutna n’était qu’un des nombreux camps qu’on avait. Nous étions nomades, nous avions des camps de printemps, été, automne et hiver, en fonction des ressources disponibles.

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Des camps proches des rivières quand il s’agissait de profiter de la venue des saumons, à la fin du printemps et en été. Des camps de chasse quand à l’automne, une fois les saumons partis, nous devions nous procurer de la viande pour l’hiver, et nous mettre en quête de mooses, de chèvres des montagnes, ou autre gibier. Eklutna était le camp d’hiver.

À cette époque, il fallait trouver du bois pour se chauffer et espérer que les provisions accumulées au cours de l’année, conservées dans des ‘’caches’’, des cabanes en bois perchées à plusieurs mètres de hauteur, nous tiennent jusqu’au printemps.

Bref, c’était sympa à l’époque, bonne ambiance.

02-03 okPuis un jour des types sont arrivés et nous ont dit qu’on était bien gentils, mais que maintenant il serait raisonnable de construire des églises orthodoxes, et de croire en leur religion, qui était quand même bien plus pertinente que nos croyances arriérées. D’autres sont venus ensuite, d’ailleurs, et nous ont dit qu’on était bien gentils, mais que maintenant ici ce n’était plus chez nous, mais chez eux, et que si on voulait rester, il fallait leur acheter les terres. Nous leur avons répondu que c’était un peu gonflé, que ça faisait tout de même à peu près 10.000 ans que nous habitions la région, et qu’eux venaient à peine de débarquer de leur bateau.

Les nouveaux venus ont répondu que ce n’était pas faux mais qu’ils s’en fichaient, et nous ont informés au passage que nos enfants allaient devoir abandonner leur langue native au profit de l’anglais, rejoindre les écoles qu’on construirait pour eux, dans lesquelles ils apprendraient les trucs qu’on voudrait bien leur apprendre, et ils nous ont expliqué aussi qu’ils allaient réglementer la chasse et la pêche, et d’autres trucs du genre.

Nous leur avons fait remarquer que ça reviendrait à détruire notre culture et nous forcer à adopter leur mode de vie, et que du coup nous n’étions pas super super emballés.

Ils ont répondu que c’était toujours pareil avec nous, qu’on n’était jamais content, qu’on voyait le mal partout, qu’ils étaient très tristes et blessés de voir que leurs gentilles attentions ne nous faisaient pas plus plaisir que ça, et que pour se consoler ils allaient prendre toutes nos terres et se moquer de nous quand ils nous croiseraient dans la rue, ça nous apprendrait à être méchants. »

La vieille Ford se faufilait toujours entre les arbres, suivant avec peine un sentier défoncé longeant une clairière. « Un ancien site de l’armée, selon Lee, qui continuait sa diatribe. Les militaires se sont installés là, ont rasé la forêt et pollué les sols, puis sont repartis contents. »

02-04 okLe ton enjoué de Lee, ainsi que son visage riant, détonnaient avec la gravité de l’histoire qu’il était en train de nous raconter, l’histoire de son peuple, effacée par l’histoire officielle qui ne voit dans la conquête de l’Alaska qu’une avancée de la civilisation sur un territoire vierge. De notre côté, on commençait à se dire qu’il n’allait pas être facile de traiter tout ça dans un documentaire de 13 minutes. Et la promenade n’était pas encore finie.

02-05 okLee gara la vieille Ford au milieu du chemin, puis nous guida à travers une vaste étendue dégagée, au milieu des herbes hautes, jusqu’à la rive de ce qui semblait une immense rivière, et s’avérait en fait être un bras du Cook Inlet, cet immense bras de mer qui s’enfonce à l’intérieur du continent. « C’est ici que depuis des générations, la tribu d’Eklutna vient profiter, en été, des saumons faisant route vers leurs rivières d’origine », nous explique Lee, avant de reprendre son histoire.

Et ce n’est pas fini, les occidentaux avaient tout un tas d’idées pour nous compliquer la vie. En 1968, on a trouvé du pétrole à Prudhoe Bay, sur la côte nord de l’Alaska. Pour le transporter, les pétroliers ont imaginé un gigantesque pipeline, qui traverserait tout l’Alaska du Nord au Sud, jusqu’à Valdez. Mais ils ont réalisé que ce pipeline allait traverser beaucoup de territoires indigènes, et que ceux-ci allaient sûrement encore être mécontents de voir leurs terres utilisées à leur insu et c’était un coup à se retrouver avec des procès sur le dos, et que tout ça allait ralentir le projet.

Les pétroliers ont donc demandé au gouvernement de trouver une astuce qui permettrait d’éviter que les natifs viennent faire ce qu’ils savent le mieux faire : râler et se plaindre sur le fait qu’on leur vole leurs terres sans leur demander leur avis.

02-06 okJe vous la fais courte, mais en gros, suite à ça, en 1971, le gouvernement de Nixon a adopté l’ANCSA, pour ‘‘Alaska Native Claims Settlement Act’’, qui est venu régulariser les revendications qu’avaient les tribus natives sur certains territoires. En résumé, l’ANCSA redonnait aux communautés natives les territoires qui n’étaient pas déjà occupés par des entreprises, l’armée, ou des particuliers, avec toutefois deux petites conditions : qu’on abandonne nos gouvernements traditionnels, et qu’on créé des entreprises. C’est à ces entreprises que le gouvernement a redonné les terres. Pas aux tribus directement, mais aux entreprises qu’elles ont été contraintes de créer. Vous les voyez venir les petits filous ?
02-07 okL’objectif était que les pétroliers disposent face à eux d’interlocuteurs disposés à vendre ou louer les terres pour qu’ils puissent construire leur pipeline. C’est logique : une entreprise, qui doit faire du chiffre, sera plus à même de vendre des terres qu’une tribu.
Dans le même temps, ça nous projetait dans le monde occidental, dans le monde capitaliste, nous les natifs qui jusque-là subsistions grâce aux ressources disponibles dans notre environnement. Ils espéraient également que nous ne sachions pas gérer convenablement ces entreprises, qu’elles fassent faillite, et qu’ils récupèrent les terres.
Mais pas de chance pour eux, nous à Eklutna, on arrive assez bien à gérer Eklutna Inc., l’entreprise qu’on a dû monter suite à l’ANCSA. Elle commence à grossir, ça nous permet de tirer des revenus, qui nous servent à financer des actions de préservation de la culture. »

02-10 okLee gara la voiture devant une petite baraque en bois, une sorte de gros préfabriqué. Sur le côté, un panneau en bois joliment sculpté indiquait Eklutna Tribal Governement Office. « Car tout n’est pas noir dans notre histoire ! » nous lança Lee avec le sourire, en nous entrainant à l’intérieur des bureaux.

« Depuis quelques années, nous redressons la tête. Nous avons réactivé notre gouvernement tribal en 1984. Nous avons nos propres instances, qui assurent notre représentation. Nous avons une direction cultuelle, qui entreprend des actions pour conserver notre culture, la transmettre aux jeunes. La transmission de la culture aux jeunes se fait également beaucoup au sein même des familles. On enseigne aux jeunes à pêcher, à chasser, à sécher et fumer viande et poisson, etc. Au niveau de la langue, c’est plus compliqué. A part ma mère, il n’y a plus grand monde pour qui notre langue native signifie encore quelque chose. Mais il faut rester positif ! Les choses avancent ! Tenez, demain, on va chasser le moose. C’est important pour nous, ça nous permet de tenir l’hiver. Vous venez avec nous ?
– Ah oui, super, ça fera des images intéressantes pour le documentaire.
– Je vous prendrai des fusils à pompe, vous les aurez avec vous, vous aurez la charge de nous défendre si un ours débarque pendant qu’on découpe le moose. Ça va, vous saurez gérer ?

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– Pas de soucis. On a l’habitude, nous aussi parfois on doit se défendre contre des chats errants qui veulent nous piquer notre sandwich quand on mange en forêt. Parfois on leur jette des cailloux, des petits cailloux pour ne pas leur faire trop mal.

– Ok, parfait. Il faudra aussi nous aider à découper le moose, vous savez faire ?
– Aucun problème. Souvent, quand on prépare des poireaux, ou des champignons, on les découpe en morceaux aussi. Ça doit être le même principe.

– Ok super, je vois que j’ai affaire à une équipe de professionnels ! On va bien rigoler demain. »

* * * * *

02-09 okLa suite, vous la connaissez. Les mooses sont là, juste en face de nous, mais il fait encore trop sombre. Plus que quelques minutes et on pourra passer à l’action. Mais d’un coup, semblant se douter de quelque chose, les masses sombres se mettent en mouvement, puis s’échappent vers la forêt, où on ne les retrouvera pas. Lee rigole toujours : « La prochaine fois ! Haha ! Venez, on va manger à la maison. »

Après avoir frôlé la mort, les mooses ont cette fois sauvé leur peau. Un peu à l’image de la tribu d’Eklutna, et plus largement des natifs d’Alaska finalement. Passés tout près de l’extinction, ces peuples ayant franchi le détroit de Béring il y a plusieurs milliers d’années, commencent à redresser la tête, et tentent de sauver leur identité, leurs cultures, de faire survivre leurs modes de vie dans le monde occidental qui s’est développé autour d’eux. Et tant qu’il y aura des mooses, il y aura de l’espoir !
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A la pêche aux images

Costa Rica, 4 juillet 2015

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« J’ai pêché pendant 35 ans ! Quand j’ai commencé à pêcher, il n’y avait pas de moteurs, c’était à la voile, et à la rame ! Vous savez, la pêche artisanale ici, c’est une culture, un mode de vie, notre mode de vie, pas seulement un travail ! Beaucoup de gens vivent de la pêche, et … »

Ça se passe bien cet entretien, ça nous permettra d’illustrer un peu l’esprit de la pêche artisanale au Costa Rica. En plus Teófilo est bien bavard, bien expressif, ça fera de belles images. C’est juste un peu pénible ces aras qui hurlent au-dessus de nous. C’est incroyable le bruit qu’ils peuvent faire ces perroquets, heureusement qu’ils sont super beaux… Ho ! il y en a trois juste derrière Teo ! Magnifiques ! Ça aurait fait de belles photos, mais on ne va peut-être pas dire à Teo que ok c’est bon on a fini, juste pour aller prendre des photos de perroquets, ça ne ferait pas hyper pro, j’espère que…
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04-02 ok« … voilà, ça me semblait important ! C’est pourquoi j’ai un peu insisté. Mais je ne sais pas si c’est utile pour votre documentaire ? Vous voulez que je développe cet aspect, ça vous intéresse ?
– Hein ?? Ah oui ! Oui oui, bien sûr que ça nous intéresse, ne vous privez pas ! Développez ! haha… Mince, je n’écoutais pas ! De quoi parlait-il ?? Saloperies de perroquets…
– Très bien ! Alors une fois que vous avez coupé les bananes vertes, vous les écrasez, et vous mettez à frire, ensuite, vous sortez, vous écrasez à nouveau, et … »

Ah flûte, en fait non ça ne m’intéresse pas du tout… Ça m’apprendra à ne pas écouter…

L’échange avec Teo était révélateur, et nous indiquait que les entretiens dans le cadre de notre documentaire sur la pêche artisanale au Costa Rica n’allaient pas toujours être faciles à mener.

Quelques jours plus tôt, nous avions commencé notre tournée des communautés de pêcheurs artisanaux. Nous avions tout d’abord mis le cap sur la côte caribéenne, où nous avions rencontré Miguel, vieux pêcheur de Cahuita. Il nous avait raconté, à travers son histoire personnelle, l’histoire de sa communauté.
Dans les années 60, Cahuita était un petit village, niché dans une forêt tropicale bordant une somptueuse plage. Sable blanc, eaux cristallines, récif corallien. Le gouvernement se dit « diable que cet endroit est joli, allons donc y créer un Parc National », et s’en fût voir les habitants. Il les informa qu’ils étaient bien gentils, mais que maintenant ils allaient prendre leurs cliques et leurs claques et aller habiter ailleurs, là-bas par exemple, plus loin de la plage et de la forêt, parce que maintenant ici c’est un Parc National, et on ne peut pas habiter dans un Parc National, tout le monde sait ça. « Ah, au passage, ajouta-t-il, la pêche, c’est fini, c’est un Parc National ici, et on ne pêche pas dans un Parc National, c’est bien connu. »

04-03 okLes habitants s’en allèrent, mais les pêcheurs précisèrent que ça ne les arrangeait pas trop tout ça, vu qu’en tant que pêcheurs, ils comptaient quand même pas mal sur la pêche pour vivre, et que vivre de la pêche quand on n’a pas le droit de pêcher c’était un peu compliqué. Le gouvernement leur répondit qu’en effet ça n’allait pas être facile, qu’ils allaient bien ramer, haha qu’elle est bonne celle-là, allez bon courage les gars.

Miguel avait poursuivi son histoire, nous contant les quelques affrontements entre la communauté et les premiers garde-parcs, les réunions entre les pêcheurs, les discussions avec les autorités, et finalement, au terme de 2 ans de bataille, l’accord passé avec l’Etat les autorisant à poursuivre leur activité, à condition que la pêche pratiquée dans la zone reste de la pêche artisanale et qu’on y pêche en quantités raisonnables.

Nous avions bien aimé cette histoire et sa fin heureuse, dans laquelle les pêcheurs artisanaux, en s’organisant, étaient parvenus à maintenir leur activité et la culture qu’elle représente. Dans le même temps, la ressource halieutique était préservée, en ce que la pêche allait continuer à se dérouler de manière artisanale et responsable.

Tout ceci nous apportait beaucoup de matière pour le documentaire, et c’est donc avec entrain mais en voiture que nous avions rejoint la côte Pacifique et la petite communauté de pêcheurs de Cabuya, au sud de la péninsule de Nicoya. Et c’est à partir d’ici que ça s’est un peu compliqué.

Premier soir, nous voici chez Olivier et Sara, pêcheurs artisanaux de Cabuya, pour présenter notre projet aux pêcheurs du coin.

« Nous, ce qu’on voudrait dans le film, c’est parler des enjeux tournant autour du maintien de l’activité de pêche artisanale à Cabuya, dans ce contexte de création d’espaces protégés interdisant la pêche, tout autour du village.
– Ah mais c’est qu’il y a beaucoup à dire, s’enflamme aussitôt, Béto, 62 ans, vieux pêcheur de Cabuya, cheveux blancs et barbe blanche. Nous, on a été mis à la porte de notre propre maison quand le MINAE (le ministère de l’environnement, ndlr) a créé la Réserve Absolue de Cabo Blanco au début des années 60. Nos maisons avaient le malheur de se trouver à l’intérieur du périmètre qu’ils ont classé. Et la surface de notre aire de pêche en a pris un sacré coup. Et ça continue aujourd’hui ! Ils veulent mettre en protection l’espace marin faisant face à Cabuya. Si le gouvernement créé un Parc ou une Réserve ici, qu’on ne peut plus y pêcher, de quoi on va vivre nous ? La pêche, c’est notre culture ! Nous empêcher de pêcher, c’est attenter à notre mode de vie !
– Ah ! Je vois que vous avez beaucoup de choses à dire, et vous les dites avec enthousiasme ! C’est super, je vous propose qu’on se voie demain, 9h à la plage, pour filmer les entretiens ? Ça vous va ? Oui ? Super ! À demain ! »

« Tu as vu comme Béto est motivé ? A mon avis, ça va être notre entretien phare de Cabuya !
– Complètement, à mon avis on se concentre sur lui pour la partie ‘‘enjeux autour du maintien de la pêche à Cabuya’’, et on centre les autres entretiens sur ce que ça représente pour eux d’être pêcheurs artisanaux, sans forcément entrer sur le terrain politique.
– Oui, on garde Béto pour tout ça, il sera béton.
– Il sera béton Béto, c’est bateau comme blague… »

04-04 okLe lendemain à 9 heures, nous voici sur la magnifique plage de Cabuya. Face à nous, l’île du cimetière, reliée à la terre à marée basse, isolée à marée haute, qui sert de cimetière à la communauté de Cabuya depuis le XIXème siècle. Nous avons filmé plusieurs entretiens avec différents pêcheurs de la communauté, mais reste le plus important, notre star d’hier soir, Béto.

« Alors Béto, on a besoin de deux minutes pour vous mettre le micro, faire les cadrages, vous maquiller un peu, vous mettre une perruque blonde, ça passe mieux à l’écran, non c’est une blague, revenez ! Merci. En gros on va parler de ce dont on a parlé hier soir, au sujet de…
– Ah oui, le MINAE n’est pas très bien vu ici, après nous avoir mis à la porte avec la réserve de Cabo Blanco, ils sont en train de nous préparer je ne sais quoi face à Cabuya, et on a peur qu’à terme, on n’ait plus le droit de pêcher, parce que si ça continue…
– Attendez attendez attendez ! Héhé, on n’a pas encore commencé ! Gardez-en sous la pédale ! Voilà, on est prêt ! Attention, Béto, ça va être à vous ! On lance l’enregistrement. Clic
– …
– Béto ? Vous voulez nous parler des questions que se pose la communauté de Cabuya au sujet de la politique de création d’espaces protégés menée par le MINAE ?
– Hein ?
– Vous savez, la pêche, les réserves, les parcs, tout ça…
– …
– Bon attendez, je coupe les appareils. Clonc
– Ah ben vous savez, face à Cabuya, la zone n’est pas encore protégée, ce qui fait que nous pouvons encore y pratiquer notre activité traditionnelle de pêche, de plus, nous, on fait ça de manière…
– Eh ! attendez ! Je relance les appareils. Clic
– …
– Béto ?
– …
– Bon je coupe. Clonc Béto, qu’est-ce qu’il …
– …raisonnable, on pêche de manière raisonnable, on pratique ce qu’on appelle des rotations naturelles, qui consistent à ne pas pêcher les mêmes espèces tout au long de l’année, afin de…
Clic
– …
Clonc
– … laisser au poisson le temps de …
Clic
– …
Clonc
– … se régénérer et …
Clic
– …
– Bon Béto c’est pénible, vous ne voulez pas parler quand la caméra est allumée ? Vous allez nous faire griller tout le matériel là !

Bref, cette situation, que nous avons baptisée le j’ai-plein-de-choses-à-raconter-mais-j’ai-peur-de-la-caméra-donc-je-vais-dire-un-tas-de-trucs-hyper-intéressants-avant-et-après-l’entretien-par-contre-tu-peux-toujours-courir-je-vais-pas-lâcher-une-seule-phrase-tant-que-tes-foutus-micros-seront-allumés, s’avère autant fréquente que pénible, et complique un peu notre travail.

Heureusement nous avons su nous adapter, par exemple en faisant croire à l’interviewé qu’on fait une prise ‘‘pour de faux’’, en lui disant qu’on veut simplement ‘‘voir comment ses fréquences vocales et les infra-basses qu’elles contiennent sont perçues par les capteurs acoustiques des Zoom afin d’être sûrs que ses niveaux de peak-to-peak ne causeront pas d’interférences au cours de l’enregistrement’’. Ça ne veut rien dire mais au moins ça évite les questions embarrassantes de notre interlocuteur. Celui-ci, se croyant filmé seulement pour un test, se montre bien souvent plus à l’aise et plus bavard que notre ami Béto.

La timidité des personnes entretenues n’est pas la seule difficulté que nous ayons rencontrée. Une autre d’entre-elles semble endémique au Costa Rica, nous l’avons baptisée le syndrome de l’animal-sauvage-super-beau-que-tu-cherches-depuis-15-jours-et-qui-vient-se-pointer-juste-derrière-la-personne-que-tu-es-en-train-d’interviewer-mais-que-tu-ne-peux-pas-regarder-ni-prendre-en-photo-car-tu-es-justement-en-train-d’interviewer-une-personne-qui-risque-de-ne-pas-comprendre-que-tu-te-barres-prendre-des-photos-en-plein-milieu-de-l’entretien.

Et ça aussi, aussi incroyable que ça puisse paraître, c’est arrivé souvent. Des toucans, des pisotes, des ratons-laveurs, des singes, ou encore des aras, comme avec le vieux Teo.

04-05 ok 04-06 ok 04-07 ok 04-08 ok 04-09 ok

Mais malgré tous ces désagréments, après deux mois de tournage/montage, 38 entretiens, 4 communautés visitées, des centaines de kilomètres à travers tout le Costa Rica, Pura Pesca est enfin prêt, et le vieux Teo y a une place de choix.

Quant aux bananes vertes écrasées et frites, pour en revenir à la recette dévoilée par le vieux pêcheur, on appelle ça des patacones, et c’est très très bon.
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Chasse aux images, chasse aux poissons

Bolivie, 1 avril 2015

07-01 ok
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« Il l’a eu ! Il a eu un poisson !
– Il faut être bon, à l’arc et à la flèche, depuis la pirogue, dans cette eau boueuse, chapeau !
– Je vois la flèche qui émerge de l’eau, le poisson est à l’autre bout, je vais la récupérer. »

« Amigo ! Empuje, empuje ! »

« Ouais ouais t’inquiète ! (ça veut dire quoi déjà ‘‘empuje, empuje’’ ?) »

C’est alors que je retirai la flèche de l’eau et ce faisant le poisson de la flèche, et me rappelai, alors que celui-ci filait sous les yeux dépités de nos compagnons, qu’empuje veut dire pousser.
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07-06 okQuelques heures plus tôt, nous étions partis pêcher avec Osvaldo, Erwin et son fils Sebastián. Pour les communautés de la rivière du Territoire Indigène Pilón Lajas, le poisson est une ressource importante. Les eaux du río Quiquibey savent se montrer généreuses et, lorsqu’elles ne sont pas trop boueuses, offrent assez facilement des poissons divers et variés. On peut les cuisiner dans une feuille pour préparer du duno, ou les accompagner de bananes vertes grillées dans le cas du cheruje. C’est très bon.

Manger les poissons est assez facile, les attraper est en revanche plus compliqué. Sur le Quiquibey, le poisson se chasse plus qu’il ne se pêche. On l’attrape à l’aide d’un arc et de flèches, tous deux taillés dans du bois de tembe.

Filmer la chasse aux poissons est aussi intéressant que compliqué.

« La lumière est belle en ce moment, ça devrait bien rendre à l’image, non ?
– Tout à fait, Osvaldo est bien cadré, plus qu’à attendre qu’il tire, et ça fera de chouettes images pour le documentaire.
– …
– …
– Bon apparemment il n’y a pas de poissons par ici, je coupe la caméra ».

Et alors Osvaldo, rapide et précis, encocha une flèche, arma son bras, relâcha la corde de son arc et dans un tchak caractéristique, scella le destin du poisson détecté une fraction de seconde auparavant, le tout pendant que la GoPro émettait ce petit tic tic tic tic énervant, sa manière à elle de nous dire « Ne vous inquiétez pas les gars je me suis bien éteinte, j’ai bien pas enregistré la moindre image de ce qui vient de se dérouler sous vos yeux ».

07-03 okBon, ce n’était que partie remise. Déjà Osvaldo avait repris position à l’avant de la pirogue, à l’affût du moindre bout de nageoire qui apparaitra sous la surface ocre de la rivière. Le río Quiquibey nous portait silencieusement, la forêt dense défilait de chaque côté.

Le río est le lien entre les 13 communautés de la rivière, petits villages qui se répartissent plutôt régulièrement le long de ses rives, chacun comptant entre 30 et 180 habitants. Depuis Rurrenabaque, plus proche ville accessible par la route depuis La Paz, 10 heures de pirogue ont été nécessaires pour rejoindre San Luis Grande, d’où nous sommes partis chasser. 07-02 ok10 heures à s’enfoncer toujours plus profondément dans ce qui n’est rien de moins que le début de la forêt amazonienne.

Osvaldo encochait à nouveau sa flèche et tendait la corde de son arc. J’allumai la GoPro, cadrai.

« Cette fois c’est la bonne, on ne coupe pas tant qu’il n’a pas eu un nouveau poisson !
– Ah, il relâche son arc…
– Flûte, je coupe ?
– Non attends ! Il arme son bras, il va tirer !
– Ok je suis prêt !
– Ah non, il relâche à nouveau…
– Ah. Je coupe ?
– Non attends ! Il arme ! Oh là-bas ! Un toucan !!
– Où ça ??!

Tchak !07-04 ok

– Tu l’as eu ??
– Le toucan ? Non, je ne l’ai pas vu.
– Non pas le toucan, Osvaldo, il a fléché un nouveau poisson. Tu l’as eu ?
– Non, je cherchais le toucan.
– C’est pas malin, on fait un reportage sur la culture Moseten, pas sur les toucans.
– C’est de ta faute, tu m’as dit qu’il y avait un toucan, alors j’ai cherché le toucan, t’avais qu’à pas …

Tchak !

– …
– Bon il faut qu’on se concentre. Ils sont partis chasser exprès pour qu’on puisse les filmer, on va avoir du mal à leur expliquer que sur les 10 prises de poisson on n’a pas réussi à en filmer une seule parce qu’on était occupé à chercher des toucans. »

Bref, filmer le mode de vie des communautés Moseten de la rivière n’a pas été de tout repos.

La culture traditionnelle semble assez préservée au sein de ces villages. La langue native, le Moseten, les croyances, la musique, la fabrication des objets du quotidien, et, nous l’avons vu, les techniques de chasse et de pêche, tout ceci est encore bien vivant le long du Quiquibey. La transmission aux jeunes semble bien fonctionner, les Moseten de Pilón Lajas paraissent donner à leur culture les moyens de perdurer.

Enfin, faisant abstraction des toucans, nous parvenons à filmer une capture de poisson. La flèche flotte à quelques mètres du bateau. À l‘autre bout, le poisson semble avoir compris qu’il ne sert à rien de remuer. Cette capture allait nous donner l’occasion d’illustrer la transmission de la culture aux plus jeunes.

07-05 okSebastián, 5 ans, veut flécher un poisson aussi. Quoi de mieux qu’un poisson déjà harponné, flottant à la surface ? Il descend de la pirogue, s’approche de sa cible, équipé de son petit arc et de sa petite flèche, arme son bras, la pointe de la flèche à moins de 5 cm du poisson, tire, et … loupe le poisson. Il recommence le processus, et … loupe le poisson. Ne jamais se décourager. Sebastián arme son bras pour la troisième fois, et … loupe le poisson. C’est alors que ce-dernier redressa la tête, regarda Sebastián, regarda Osvaldo, constata qu’aucun des deux n’était en position de tir, cria « Oh, un toucan ! » dans l’optique de nous distraire nous aussi, battit trois fois des nageoires et disparut en rigolant.

La transmission de la culture est un processus long et difficile, et il ne faudra pas compter tout de suite sur Sebastián pour nourrir le village. Mais ce qui est important est que ce processus semble bien fonctionner au sein des communautés Moseten qui jalonnent le río Quiquibey. Gageons que si nous revenons dans 10 ans, pour un nouveau documentaire sur Pilón Lajas, Sebastián sera en mesure de remplacer Osvaldo à l’avant de la pirogue.
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Moteurs !

Chili, 26 janvier 2015

09-06 ok
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« Bienvenus à bord ! Vous êtes bien installés ?
– Tout à fait. Ce tas de bois détrempé est particulièrement confortable.
– J’espère que la pluie ne vous dérange pas trop ?
– Pas le moins du monde, au contraire c’est vivifiant.
– C’est vrai, de plus, ce vent glacé qui souffle est parfait pour se réveiller, non ?
– Mais oui ! Étant donné qu’il est 5h du matin, on en a bien besoin ! Merci le vent ! Non vraiment, la perspective de passer 2 heures assis sur un tas de bois sous la pluie en plein vent en pleine nuit nous ravit. N’est-ce pas Zoë ? Zoë ? »
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09-01 okLe plus embêtant n’était pas que nous étions sur un tas de bois en plein vent en pleine nuit, mais que ce tas de bois était lui-même posé sur une barque, elle-même sur un océan gris et froid, qui en cette fin de nuit ne faisait pas beaucoup d’efforts pour mériter son nom de Pacifique. Longue de 4 mètres, chargée d’environ 700 kg de bois et 6 personnes, la barque et son moteur de 50 chevaux faisaient de leur mieux face à la houle qui harcelait la côte. Les manchots de Humboldt nous regardaient passer, semblant se demander pourquoi on était aussi lent. Il est vrai que ça a l’air bien plus facile pour eux.

J’hésite à demander au capitaine si Lampedusa est encore loin, ou à lui faire part de mon questionnement quant au respect de la réglementation chilienne en matière de sécurité maritime, puis décide finalement de continuer à chercher les manchots.

Prise dans les nuages, la côte défile à quelques encablures. Cette côte aura servi de décor au tournage de ‘‘El Bosque de Mapu Lahual’’ pendant un peu plus de trois semaines.

09-02 okTrois semaines plus tôt en effet nous entrions sur le territoire de Mapu Lahual et débutions le tournage par l’interview du Lonko Paillamanque. S’en suivirent sept jours de marche, une semaine complète qui nous conduisit de Maicolpué à Manquemapu, via Caleta Huellelhue et Caleta Cóndor.

L’occasion de filmer, filmer,et filmer encore, au grand désarroi de David, notre accompagnateur. Le rituel est toujours le même. Après avoir repéré un point de vue particulièrement joli ou intéressant pour le documentaire, nous faisons part à David de notre souhait de nous arrêter 2 minutes pour prendre quelques images. Celui-ci nous répond que oui bien sûr, il n’y a pas de problème et s’assied au bord du chemin. 09-03 okIl s’agit alors de poser les sacs et sortir le matériel, monter le trépied et ‘‘faire la bulle’’, soit s’assurer que l’horizon est parfaitement horizontal, monter le bon objectif et tout l’attirail sur l’appareil photo, le régler et prendre les images, prendre du son d’ambiance, démonter l’appareil, démonter le trépied, tout ranger, marcher 200 mètres et se dire que tiens, finalement c’est plus joli ici, faire part à David de notre souhait de nous arrêter 2 minutes pour prendre quelques images.

Outre les plans de paysages qui agrémenteront le film, une autre partie du travail consiste en des sessions de « micro-trottoirs ». Réaliser un documentaire est en effet un excellent moyen de rencontrer les gens. 09-04 okComme Don Juan Eligio par exemple, le doyen de Manquemapu, qui nous dit tout sur sa grand-mère et à quoi ressemblait la vie ici quand il était jeune. Le vieil homme est tellement affable et s’avère à ce point généreux en détails que nous hésitons à modifier nos plans pour tourner un nouveau documentaire : « La grand-mère de Don Juan Eligio ».

En outre, nous procédons à deux entretiens en plus de celui réalisé avec le Lonko.

Au cours d’une nuit-étape dans un petit refuge en bois, David, qui en plus d’être notre guide est anthropologue, nous parle du délicat problème de la propriété de la terre. C’est un peu compliqué, alors suivez bien.
Les communautés Mapuches qui habitent Mapu Lahual ne sont propriétaires que de 12.000 ha sur les 65.000 que couvre leur territoire. Le reste appartient à l’Etat, des particuliers ou des compagnies privées. Or, pour exploiter les ressources, notamment le bois, il est obligatoire d’établir un plan de gestion de la parcelle que l’on souhaite exploiter. Une forme de permis d’exploitation. Ces plans de gestion sont toutefois délivrés uniquement aux propriétaires des parcelles. 09-07 okAinsi, les habitants, qui exploitent depuis toujours de manière artisanale une essence de bois particulière, l’Alerce, ne peuvent travailler que sur une petite partie du territoire, ne possédant pas les titres de propriété nécessaires sur le reste du territoire.
Les Mapuches n’exploitent que les arbres morts, laissant ainsi la possibilité aux alerzales, les forêts d’Alerces, de se régénérer en continu. Ils n’utilisent aucune machine pour le transport du bois, seulement des boeufs ou des chevaux. Ainsi, cette méthode traditionnelle de travail n’entraîne pas d’impact sur le milieu. Mais les espaces légalement exploitables sont trop petits pour permettre à tout le monde de travailler. C’est pourquoi les jeunes fuient le territoire, par manque de perspectives.
Si ce n’est pas très clair, attendez la diffusion du documentaire, David explique tout ceci très bien.

Plus au Sud, à Manquemapu, nous rencontrons Javier, le président de l’Association Indigène Mapu Lahual. L’AIML a été créée en 2002 en réaction à un projet de route côtière qui aurait traversé l’ensemble du territoire. La mobilisation des communautés a permis de repousser le projet. Depuis, l’association cherche à faire prendre conscience aux habitants de la richesse de leur environnement et de la réalité des risques présentés par les compagnies forestières et minières, qui guettent les ressources naturelles du territoire tels des vautours planant autour d’un gnou un peu fragile. Face aux difficultés que rencontre l’exploitation du bois, l’association cherche également à créer les conditions favorables à la diversification de l’économie, par l’artisanat ou l’écotourisme. Des pistes intéressantes, car ces deux activités sont développées par les habitants eux-mêmes, et les recettes leur reviennent.

Entretiens et micro-trottoirs réalisés, ce fut le retour à Huellelhue, le tri des heures de rush, et le prémontage dans la petite maison en bois mise à notre disposition. On y cuisine au feu de bois. C’est aussi agréable que chronophage, notamment lorsqu’il s’agit de préparer un café. Aller chercher du bois, allumer le feu et mettre de l’eau sur le poêle, se remettre à travailler et oublier l’eau sur le poêle, s’en rendre compte quand le feu est éteint, recommencer, quand l’eau est chaude se rappeler qu’il n’y a plus de café, se préparer un thé.

09-10 okParfois nous partons travailler à l’école, de l’autre côté de la rivière. L’école est équipée en panneaux solaires et est alimentée en électricité. Pour s’y rendre, nous demandons à Don Rafael ou Enzo de nous faire traverser.

Enfin, après quelques nuits à s’abimer les yeux sur le logiciel de montage, la première version de ‘‘El Bosque de Mapu Lahual’’ fut achevée. Il était temps de se renseigner auprès d’Enzo sur la date de passage du prochain bateau à destination de Bahía Mansa.

« Un bateau ? Il y a Luciano qui part demain, il peut vous récupérer à 5h ici si vous voulez. Ça ne vous dérange pas de partir aussi tôt ?
– Pas du tout. Nous adorons nous lever à 4h15 du matin. N’est-ce pas Zoë ? Zoë ? »

C’est ainsi que nous avons rencontré Luciano, son bateau et ses 700 kilos de bois, qui finalement sortirent victorieux de leur lutte contre les vagues. Nous-mêmes remportâmes notre combat contre le froid et la pluie. De Bahía Mansa, un petit bus déglingué nous ramena à Osorno, que nous avions quittée quelques semaines plus tôt.

Les milliers d’eucalyptus, ces arbres extrêmement gourmands en eau, qui non contents de remplacer la forêt native pompent les nappes phréatiques, et la myriade d’usines d’exploitation de bois que nous rencontrons sur la route à proximité immédiate de Mapu Lahual nous rappellent les paroles du Lonko Paillamanque : « Les entreprises forestières sont arrivées à 30 km d’ici. Elles détruisent la forêt native pour y mettre en place des plantations en monoculture. Nous, nous ne voulons pas qu’elles viennent. »

Pour l’instant, le Lonko, la forêt enchantée, les Ngens qui l’habitent ont fait face, et Mapu Lahual reste épargné par ce désert vert. C’est ainsi que les Mapuches appellent les plantations d’eucalyptus. Espérons que quand nous reviendrons, dans quelques années, tourner ‘‘La grand-mère de Don Juan Eligio’’, ce soit encore le cas.
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Un lonko bien câblé

Chili, 8 janvier 2015

10-01 ok
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« Ça s’annonce bien cette première interview, avec le Lonko, non ?
– Complètement. Il a beaucoup de choses à nous dire et à nous apprendre, l’entretien va être super intéressant !
– Il faut y aller, il nous attend. On a tout le matos ? Il ne faut pas oublier les câbles, dans mon sac de rando.
– Ton sac de rando ? Celui qu’on a laissé à Bahía Mansa, qui nous rejoint en bateau dans deux jours à Caleta Huellelhue ? »

Il commençait pourtant vraiment bien, ce tournage.
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Accompagnés par David, nous avions rejoint Maicolpue, porte d’entrée septentrionale du territoire de Mapu Lahual. Don Carlos Paillamanque nous avait reçus chez lui pour la nuit. Don Paillamanque est le Lonko, le chef traditionnel de Mapu Lahual. Il a la charge du bien-être de sa famille et des habitants de l’ensemble des communautés qui composent le territoire. Il arbitre des conflits et aide les gens à résoudre leurs problèmes. Il peut représenter la communauté auprès de l’État chilien en tant que forme d’autorité traditionnelle.

10-02 okLa discussion lors du repas du soir s’était avérée très intéressante. Histoires et traditions attachées à Mapu Lahual avaient peu à peu empli la petite pièce aux murs de bois. Entre deux tasses de maté, l’homme aux traits profonds nous avait parlé de la forêt, des esprits qui y vivent, les Ngens de la forêt notamment, qui semblent, à écouter Don Carlos, cohabiter avec les habitants du territoire. Aussi de l’étroite relation qu’entretiennent les Mapuches avec la nature. Il nous avait en outre décrit avec lucidité les difficultés, face aux grandes compagnies forestières et minières, arrivées à 30 km de là. À l’en croire, la vision de la forêt de ces entreprises différerait en certains points de celle des Mapuches.10-03 ok

Un soleil radieux s’était levé, la lumière était belle, le Lonko avait revêtu son habit traditionnel, et nous attendait pour débuter l’entretien, le premier entretien du premier documentaire de la série que nous avons en projet.

Mais voilà, ces saloperies de câbles qui relient les micros aux enregistreurs étaient restés dans le sac qui devait nous rejoindre par la mer un peu plus loin sur notre parcours, quelques jours après. C’était embêtant. Tous ceux qui ont déjà essayé de jouer de la guitare électrique sans relier leur instrument à un amplificateur comprendront bien l’ampleur du souci.

Dès lors, deux solutions s’offrirent à nous :

On leur avoue le souci, on passe pour des gros boulets mais peut-être qu’ils auront une solution. Ou on dit rien, on préserve notre dignité mais la qualité sonore de l’interview qui s’annonce ne pourra être que bien pourrie.

Tête basse, nous retournons dans la pièce principale :
« Vous comprenez, en fait j’ai mis les câbles dans la poche du dessus du sac noir en croyant qu’ils étaient dans le sac vert parce qu’on devait laisser le sac noir au début sur le bateau mais finalement on a laissé le vert et quand j’ai sorti les affaires qui étaient dans le sac du matériel à la base, on devait les laisser dans le sac, et, euh, bref, on a laissé du matériel à Bahía Mansa… »

Don Paillamanque a calmement évalué la situation. Il nous a proposé de chercher un moyen de transport pour retourner à Bahía Mansa, à moins qu’il ne puisse nous venir en aide directement ? Je lui demandai si d’après lui les Ngens de la forêt ne pourraient pas nous dépanner deux câbles XLR – mini jack pour relier les micros cravates aux Zoom H1. Le Lonko nous répondit que si les Ngens pouvaient guider les gens à travers les rêves, prodiguer conseils et sagesse à qui se tourne vers eux, il n’avait pas souvenir qu’ils aient jamais dépanné quelque câble XLR – mini jack pour relier un micro cravate à un Zoom H1 à qui que ce soit. Après une courte réflexion, nous nous tournâmes ainsi vers la solution numéro 1, soit la recherche d’un véhicule pour retourner à Bahía Mansa.

10-04 okLe temps de trouver un véhicule, de monter dedans, de retourner à Bahía Mansa, de retrouver le pilote du bateau qui maintenait enfermés nos précieux câbles, de retourner à Maicolpue, et en à peine plus d’une heure, nous étions assis dans l’herbe, à la lisière de la forêt, les trois caméras affichant ce petit point rouge clignotant nous indiquant qu’elle ne perdent pas une miette du torrent d’information qu’elles reçoivent. Je regarde ces fameux câbles courir dans l’herbe (en me disant que merde j’ai oublié de vérifier qu’on ne les voit pas à l’écran tant pis on verra bien on ne va pas recommencer l’interview maintenant on est déjà assez passé pour des buses comme ça pour aujourd’hui). Ils m’apparaissent comme des aqueducs, transportant non de l’eau mais du savoir, du vécu, de l’histoire, la réalité d’un peuple cherchant à défendre ce qui lui reste. Mieux que ça, à reprendre sa place sur ses terres ancestrales. Nous sommes envahis par les esprits de la forêt, de la mer. Nous vibrons à chaque mot de Chesugun, la langue traditionnelle du territoire, qui se détache de la narration du Lonko. Ils semblent flotter dans l’air plus longtemps que les autres. Comme s’ils étaient porteurs de davantage de sens, de poids.

Des 45 minutes de l’entrevista, nous n’en garderons que 2, dans ce qui allait devenir 3 semaines plus tard El Bosque de Mapu Lahual. Dure réalité que celle des reportages de 13 minutes, le format que nous avons finalement choisi.

Ça s’annonçait compliqué, cet entretien. Finalement, il s’est avéré impec-câble.

C’est ainsi que nous sommes entrés dans Mapu Lahual. Nous n’en sortirons que plus de 3 semaines plus tard, sur un bateau surchargé de bois malmené par un océan pas si Pacifique que ça. Mais ça, c’est une autre histoire…
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Osorno, un tremplin vers Mapu Lahual

Chili, 6 janvier 2015

11-01 ok
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« Il est rigolo David, à chanter tout le temps !
– Chanter ? Mais il n’a pas chanté de toute la soirée ! Il parle, c’est tout.
– C’est juste son accent alors ? Génial, il faut que j’attrape le même ! »

David porte un chapeau, des cheveux longs attachés en queue de cheval, une légère barbe, et parle en chantant. Les fins de phrases restent suspendues en l’air, remontent comme un tremplin qui lancerait la phrase suivante. Détail important, il m’est possible de comprendre David quand il parle espagnol, ce qui présente un avantage certain en vue de la suite des évènements.
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David, anthropologue, est notre contact au sein de la communauté Mapu Lahual depuis le début du projet. Voilà 8 mois que nous correspondions afin de préparer notre séjour dans cette communauté du sud-ouest du Chili. Il a tout organisé, identifié les personnes qu’il nous sera intéressant d’interviewer, pris des rendez-vous, géré la logistique, et nous avance le restaurant parce que ces saloperies de cartes bancaires ne veulent pas fonctionner. Un contact très utile.

11-02 okAutour d’un café, puis d’une délicieuse soupe de crabe, nous parlons des Mapuches, de leur histoire, de leurs langues et dialectes qui s’évaporent, des difficultés face à la réglementation développée par le gouvernement, notamment cette loi, la ley indígena, qui derrière ses bonnes intentions prive les communautés de la possibilité de se regrouper derrière un représentant unique, et les condamne au morcellement, les entraîne vers la division.
Le contexte est posé, les premiers ingrédients de notre documentaire nous parviennent, à nous désormais de savoir les préparer comme il se doit pour qu’ils conservent toute leur saveur, leur richesse, au moment d’être servis.

Un peu plus tôt, avant de retrouver David à la gare d’Osorno, bourgade de 130.000 habitants de la Région des Lacs, il nous a d’abord fallu rejoindre le Chili, pays qui conviendrait parfaitement à tout aventurier en herbe désirant se lancer dans la traversée d’un pays à vélo pour la première fois. A condition de traverser d’Ouest en Est, ou d’Est en Ouest, et non du Nord au Sud, ou du Sud au Nord. 4.300 km de long pour à peine plus de 200 km de large en moyenne, voilà qui a dû poser de sérieux problèmes au chargé de la mise en page des cartes IGN. Des 17,6 millions d’habitants, la population indigène ne représente plus que 4,6%.

Rejoindre Osorno depuis Santiago prend autant de temps que rallier Santiago depuis Madrid, soit 13 heures. À condition toutefois de réaliser ce dernier trajet en bus, et le premier en avion, l’inverse étant beaucoup plus compliqué, notamment en ce qui concerne la portion Madrid – Santiago.

11-03 okOsorno est en quelque sorte le point de départ de notre projet. Une dernière base logistique avant d’entrer sur le territoire de Mapu Lahual, un sas. Nous devons y régler les derniers détails logistiques : achat de nourriture pour 3 semaines, planification du séjour avec David. Il nous faut trouver une carte postale pour l’anniversaire d’une amie, ainsi que 600.000 pesos chiliens pour payer le séjour, avec des cartes bancaires qui ne fonctionnent pas. Succès total pour la première mission. (Si vous nous voyez arriver dans une semaine c’est que nous avons échoué au niveau de la deuxième).

Une immigration allemande massive au XIXème a donné à Osorno une architecture plutôt atypique. La ville semble tout droit sortie d’une BD de Lucky Luke, ou d’un vieux Far West. Les vieilles maisons de bois se succèdent le long de rues un peu grises. Zoë apprécie la cathédrale du centre ville, j’en ai pour ma part rarement vu d’aussi moches.

David arrive à 16h, nous avons donc quelques heures pour nous installer et trouver un hospedaje pour la nuit.

11-04 ok« Cette auberge-là a l’air sympa, non ? » me surprend Zoë, face à une maison en bois en ruines tout droit sortie du film La Famille Addams.
« Zoë, si on dort là-dedans et qu’il y a un tremblement de terre, on n’y survivra pas.
– Allons voir dedans au moins, ça a l’air rigolo. »

La porte s’ouvre non pas sur Morticia Addams, mais sur une charmante dame aux cheveux longs et au teint mat.

« ¿Hola, tiene una camera? » tenté-je en espagnol pour demander une chambre.

Après m’avoir fait remarquer subtilement que camera veut bien dire chambre mais en italien, et qu’en espagnol ça signifie (à une voyelle près) appareil photo, Zoë prend le relais et nous voici à l’intérieur de la vieille maison en bois, croulante mais charmante, face à la rue et un vieux réparateur de vélos.

Le temps de manger quelques empanadas au fromage et David, son chapeau et son accent chantant nous donnent rendez-vous devant la gare. La suite, vous la connaissez.

En ce qui nous concerne, la suite c’est Mapu Lahual et la rencontre, dès ce soir, du Lonko Paillamanque.

Après quasiment 2 ans de préparation, ACAPACA débute enfin. La suite au prochain épisode, dans 3 semaines.
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